Mai 2026 :
L’humanité déréalisée ?

Si l’invariant de la guerre est la mort infligée et subie selon le camp dans lequel on se trouve, ses formes varient en fonction des instruments de la destruction. Si l’arme tue inévitablement des corps, celle-ci n’intervient plus dans le corps-à-corps mais agit de loin, d’un loin de plus en plus lointain. La détection de la cible à abattre n’a plus besoin de l’œil humain pour mener l’observation ; l’arme n’est plus portée par une main humaine mais par un engin autonome, qui exécute un programme. Entre l’agresseur et l’agressé s’interpose un dispositif de haute technologie qui abolit le rapport d’égalité de tous les combattants devant la mort. L’agresseur du moment n’est pas confronté à la réalité de celui qu’il tue, cette réalité n’étant plus qu’un point figurant sur un écran. L’enfer du champ de bataille se déplace de la terre au ciel, où s’affrontent les appareils volants.

La mutation de la guerre relève des mêmes technologies qui produisent des jeux simulateurs de la guerre abolissant l’inéluctabilité de la mort. Plusieurs formes de respawn sont prévues selon le type du jeu – mort temporaire pour maintenir l’action, résurrection des morts opérées par les coéquipiers… Les mêmes technologies sont aussi à la base de la récolte et de la diffusion des chaînes d’information qui présentent la guerre en direct – marginalisation des commentateurs au profit du spectacle de la destruction. Le militaire qui manie l’arme et le joueur qui active une balise sont face à une mort devenue abstraite. Le vivant humain, de chair et de sang, disparaît derrière l’écran qui le fait apparaître. Les pires violences sont perpétrées par expulsion, instrumentale et mentale, de la réalité humaine.

L’expulsion de l’humain concerne toutes les parties belligérantes par la similitude des armes employées. La force qui donne la victoire est-elle du côté du mieux et plus outillé ? Tout, dans une guerre, dépend-il désormais exclusivement des dispositifs impersonnels qui rendent les carnages possibles ? La fermeture du Détroit d’Ormuz rappelle ironiquement la ruse des Grecs contre les Perses à Salamine. Quand la puissance armée de l’ennemi est considérablement supérieure, la seule arme défensive qui reste à déployer est la ruse. Peut-être, ce qu’on appelait ”stratégie” se situe dorénavant, non dans l’avancée des troupes armées, mais du côté de la malice humaine. Malice qui, auxiliaire d’une guerre juste ou d’une guerre injuste (cette distinction a-t-elle encore un sens ?), ne vise pas la fin des violences mais seulement le terrassement provisoire de l’adversaire dépersonnalisé, déshumanisé. Au moment où l’IA générative est suspectée de remplacer progressivement l’intelligence humaine, soupçonne-t-on suffisamment la mutation de la guerre de s’attaquer, non pas à l’ennemi, mais à l’humanité en tant que telle ?

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