Le grand cas qui est fait, aujourd’hui, au sujet des fake news s’accompagne de la croyance qu’il s’agit d’une donnée nouvelle, liée aux technologies numériques. Cette opinion ignore la nature humaine, capable d’imaginer ce qui n’existe pas et de triompher sur l’adversaire en le trompant. Cette capacité est indissociable du langage parlé, producteur de signes qui séparent les choses de la représentation que nous en avons. Elle voit sa puissance augmenter par la multiplication des écrans entre le mot et la chose – écriture, typographie, digitalisation… Nous sommes seulement arrivés à un point où la fabrique du fallacieux atteint une puissance inédite sans que, pour autant, les aptitudes humaines à la falsification et à la tromperie aient dit leur dernier mot.
Est appelé fake, non pas ce qui s’oppose au vrai, mais ce qui en est la contrefaçon. Le faux provient d’une erreur de raisonnement et peut être rectifié. En revanche, fruit d’un trucage, le fake induit en erreur en brouillant le raisonnement. La fake news historiquement la plus proche aux conséquences désastreuses sont les Protocoles des sages de Sion, textes produits et diffusés au début du 20ème s. qui relatent l’existence d’une conspiration juive internationale visant la conquête du monde. Hitler s’en empare pour justifier l’extermination massive des Juifs. En procédant à l’étude des rumeurs qui répandent des simulacres de vérité, Edgar Morin renverse un proverbe familier en soutenant qu’« il y a de la fumée sans feu ». Il est à noter que propagation d’une information truquée est moins due à la sophistication du trucage qu’à la réceptivité des consciences auxquelles elle s’adresse.
Les technologies du virtuel combinées aux réseaux sociaux offrent certes un terrain particulièrement propice à la fabrique des FN. Mais leur diffusion virale relève de données étrangères à la question de la vérité, données relatives à des traits de caractère humains : la primauté de la réaction émotionnelle sur l’attitude rationnelle, la paresse réflexive et le besoin d’appartenir à une communauté rassurante. Par son caractère souvent surprenant, la FN est plus excitante que le sobre récit d’un fait. En frappant d’un coup, la FN dispense l’intelligence de l’effort de chercher. En actant la connivence avec un groupe de semblables, la FN crée un lien facile alors qu’une information fondée entraînerait la discussion et le risque d’une éventuelle dispute. Avec le fake, nous voici à l’époque de la post-vérité, qui, selon la définition du Dictionnaire Oxford 2016, « renvoie à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux convictions personnelles ».
Crépuscule de la recherche de la vérité ? Motif pour y puiser un nouvel élan pour éviter dogmatisme et relativisme en recherchant ensemble une compréhension qui éclaire les faits ? Affaire à suivre…