Parmi les valeurs oubliées, l’honneur figure en première ligne. Aux confins de l’estime personnelle et de l’estime sociale, l’honneur est conjointement rapport à soi et rapport aux autres. Vis-à-vis de soi et en l’absence même de témoins, l’honneur exige de l’individu fidélité à ce qui constitue éthiquement sa colonne vertébrale. Par rapport aux autres, l’honneur oscille entre la fidélité aux engagements pris et la recherche de la reconnaissance sociale. Cette double situation lui confère une ambiguïté qui est tantôt tranchée par la suprématie de l’estime de soi et tantôt levée par la concession aux conventions. La Bruyère pointe du doigt le risque que fait encourir à l’honneur la vanité humaine : la préoccupation de plaire et l’art de soigner les apparences peuvent l’emporter sur le souci d’être en accord avec soi-même. Mettant entre parenthèses les subtilités du moraliste, Montesquieu retient l’efficacité de l’honneur : le goût pour l’estime publique, le respect des règles et l’orgueil sont la vertu politique fondatrice des régimes respectueux des libertés.
Si l’idéal de ”l’honnête homme”- être cultivé, conscient de ses limites, modéré dans ses jugements, courtois – s’estompe pendant que s’intensifient les combats révolutionnaires contre la noblesse, le sentiment de l’honneur subsiste. Présent plus particulièrement dans des corps marqués par des codes rigoureux comme l’armée, le devoir de tenir ses promesses et d’être cohérent dans ses comportements demeure la qualité publique qui rend digne de confiance l’homme ou la femme publique. Si toute société favorise le jeu des apparences, celles-ci sont utiles tant qu’elles préservent les cadres nécessaires à une conduite socialement décente. La société qui, comme la nôtre, privilégie les apparences au détriment des faits induit le divorce entre le souci de l’honneur et le souci de l’emporter par le nombre de suiveurs.
Le divorce entre vie publique et souci de l’honneur est aujourd’hui consommé. Non seulement les politiques ne tiennent pas leurs promesses. Ils n’éprouvent plus guère de honte à se contredire, voire à défier les condamnations des tribunaux. Leur absence de dignité élémentaire est encouragée par un bon nombre de citoyens. Sensibles aux micro-faits divers montés en épingle par les médias traditionnels ainsi qu’aux focalisations trompeuses suscitées par les réseaux sociaux, ils sont indifférents aux violations des droits et des devoirs dont ils sont eux-mêmes victimes. L’honnêteté et le respect des promesses font partie de la responsabilité politique à l’égard du citoyen. Le sens de cette responsabilité élémentaire est anesthésié par l’adhésion à la ”personne” qui, par sa témérité éhontée, donne l’illusion du courage. Pour qui n’est pas dupe, cette adhésion irréfléchie convertit la ”personne” en ”masque” tragi-comique. Car, sans honneur ni dignité, il n’y a plus de personne – il n’y a plus de personne humaine.
Dans ce contexte hostile à l’honneur, le succès du film d’A. Baudry sur De Gaulle pose question : est-ce une nostalgie oublieuse de ses raisons qui remplit les salles ? La nostalgie d’une personne ayant le sens de l’honneur et mettant le destin commun de son pays au-dessus de son sort personnel…