Deuil est le mot pour dire une douleur spéciale, celle qui étreint le cœur après la mort d’un être aimé. Contrairement à la formule courante, le deuil n’est jamais à ”faire” mais à vivre. Faire est un acte opérationnel, qui vise un objectif, par exemple fabriquer un vase. Faire est le verbe favori d’une société technicienne, qui se représente tout sur le mode de la production utile. Or rien de plus étranger au deuil. Douleur, mais douleur particulière, le deuil souffre d’un manque qu’il sait irréversible et incomblable. Manque non pas d’un objet ou d’une situation, mais vide laissé par la disparition d’un être.
Comme toute expérience psychique, le deuil est une réalité évolutive. En s’allongeant, le temps qui nous sépare du moment de la perte draine avec lui pensées et événements qui modifient nos réactions premières. La description du processus par la ”courbe du deuil” de Kübler Ross confère l’illusion qu’il existe des passages obligés pour tous et que ceux-ci conduisent du refus d’accepter le fait à son intégration. Cette description est liée à l’idée que toute rupture existentielle importante suscite des sentiments de deuil et porte l’individu à traverser les mêmes étapes. Ainsi, face à un exil forcé, confronté à une séparation amoureuse ou à l’échec d’une ambition, on est appelé à ”faire son deuil” pour pouvoir tourner la page.
À rapprocher ainsi deux pertes incomparables ne perdons-nous pas le sens de la mesure et, avec lui, les outils de notre évolution ? D’un exil, d’une séparation, d’un échec nous avons à tirer leçon en appliquant le principe que, tant que nous sommes vivants, « rien n’est définitif, tout est nécessaire » (Edgar Morin). Dans ces situations, nous avons à comprendre que la perte qui, dans notre détresse, nous a semblé fatale constitue, peut-être, un événement charnière, générateur d’un mieux dont nous ne pouvions nous douter. En revanche, quand il s’agit de la perte irréversible d’un être cher, rien de tel n’advient. Cela ne signifie pas que l’existence a perdu son sens mais qu’un de ses temps précieux s’est irrévocablement arrêté.
Maintenir au deuil sa singularité c’est rendre hommage à l’humanité de l’animal humain. L’apparition de celui-ci sur terre est reconnue à travers la sépulture, manifestation exclusivement humaine. Reconnaître que chaque deuil a une courbe à nulle autre pareille, c’est respecter le caractère absolument unique de chaque individu humain. Considérer le deuil comme ce tragique commun auquel nous sommes livrés tous sans exception en raison de notre appartenance à l’humaine condition, c’est fonder nos irréductibles différences sur ce destin humainement commun. Vivre le deuil c’est être en lien avec l’énigme indéchiffrable de d’un être conscient de sa mort et qui, sa vie durant, aime des êtres, comme lui, mortels.