Associée aux colorations mouvantes des nuages traversées par les humeurs du soleil et les cristallisations des pluies, la nuance est recherchée par les peintres, soucieux de capturer les richesses perpétuellement changeantes de la réalité. Cette captation requiert à la fois l’attention soutenue et la création continue. En observant le visible, l’œil de l’artiste scrute l’invisible. En peignant la matière, l’artiste cherche à en préserver l’énigme. En puisant dans sa palette multicolore, sa sensibilité enveloppe le réel pour le rendre accessible à l’âme. La ”vérité” qui anime la réalité peinte invite le regard du spectateur à prolonger la quête en y ajoutant ses interprétations personnelles. Rien de plus contraire au dogmatisme qu’une belle œuvre picturale.
Glissant de la palette multicolore à la tablette qui accueille nos pensées, le souci de la nuance est le propre d’un esprit conscient de la complexité du réel et de l’impossibilité corrélative de le figer dans l’étau du ”ou bien ou bien”. Nuancer c’est renoncer au confort des avis arrêtés au profit d’une exploration patiente de représentations différentes, souvent surprenantes et parfois dérangeantes. La pratique de la nuance puise sa source dans le langage des mots, dans cette faculté exclusivement humaine d’accueillir ce que nous percevons et ressentons en en respectant la liberté, en acceptant que ce que nous voyons et pensons des choses et des situations excède notre point de vue subjectif. ”Mon” point de vue n’est jamais qu’un point de vue parmi une multiplicité d’autres, une découpe que mon histoire, mes préjugés, mes entêtements pratiquent sur la réalité observée ou/et vécue. Mon point de vue n’est qu’un point dans un océan de points de vue possibles, un bout de fil impuissant à tresser une étoffe sans s’entremêler à d’autres fils.
Est-ce à dire qu’une pensée nuancée vole au gré du vent, privée d’originalités et de convictions propres ? Qu’elle obéit au principe du relativisme et qu’elle est, de ce fait, versatile ? Non. Pour être nuancée, une pensée requiert une assise suffisamment solide qui, lui offrant la mobilité, la préserve de l’inconstance. Cette assise est composée d’un choix viscéral et d’une détermination rationnelle. Le choix répond à la question existentielle : ”quelle existence je souhaite mener ?” et la détermination à la question pragmatique : ”comment éviter les raideurs qui empêchent le mouvement de la marche ?”. Mon désir est-il de traverser la vie en zombie ballotté au gré des souffles des autres ou de transformer ma vie en champ d’expériences ? Paradoxalement, la pensée nuancée repose sur une prise de position première et sans nuances qui concerne le sens de la vie. Telle est la condition – et la responsabilité -d’un animal qui transcende la pure naturalité par sa faculté de parler, de penser et d’agir.