Novembre 2026 :
Malaise dans la civilisation ?

Les renoncements inévitables imposés aux individus par la nécessité de vivre en commun suscitent immanquablement un sentiment de frustration, source d’agressivité. C’est ainsi que Freud rend compte du « malaise » inhérent au phénomène même de la civilisation – cette réalité composée de productions artificielles qui enveloppe et traverse les êtres humains à toute époque et en tous lieux. En 1930, Freud renvoyait ce malaise à la répression des pulsions exercée par une société hostile à la jouissance sexuelle. En 1964, Marcuse pointait du doigt les effets d’une libéralisation des mœurs associée à l’emprise croissante de la société de consommation. Le « tout est permis », conjugué avec la transformation de tout en marchandise, obstrue les voies de la sublimation/idéalisation et produit « l’homme unidimensionnel ».

La tournure prise par les manifestations lycéennes atteste d’un malaise multidimensionnel. À une école qui a, depuis longtemps, renoncé à l’exigence, viennent actuellement se mêler les réseaux sociaux et l’IA. Les premiers suscitent une addiction nouvelle par la présentation en boucle de cela même que l’on souhaite ou que l’on imagine souhaiter voir. La seconde détruit un bon nombre de métiers existants sans que leur remplacement par d’autres soit encore évident. Pendant que les écrans scrollés rivent l’attention au présent, les bouleversements entraînés par l’IA brouillent les perspectives d’avenir. Porté par une école qui ne transmet plus ce formidable outil de liberté qu’est l’instruction, un grand nombre de jeunes se trouve désemparé, consciemment ou inconsciemment déprimé. Négligés par une société débordée de vieux indifférents à ce que leur longévité de retraités enlève au futur des jeunes, ceux-ci sont diversement exposés. Aux instrumentalisations politiciennes vient se greffer l’hostilité irréfléchie de certains à l’égard de la société de consommation et leur compulsion, en miroir fidèle à celle-ci, à piller pour avoir ce que les riches ont déjà.

Autour des jeunes, qui sont notre futur, des adultes recroquevillés sur le nombril de leurs intérêts. Traversant les jeunes, une désinformation masquée en information continue qui exhibe indistinctement le bonheur procuré par la possession d’objets et les violences perpétrées partout dans le monde avec la complicité des États démocratiques. Au quotidien des jeunes, une école tantôt caduque, tantôt inadaptée, souvent ennuyeuse qui fait naître chez certains élèves la revendication d’être payés pour aller en cours. S’arrachent à ce marasme ceux dont les parents tiennent la barre, en les éclairant, en les stimulant, en les encourageant sans pour autant leur laisser entendre que tout est possible, que la réussite s’obtient sans effort et que l’amour est accidentel dans la vie.

Situation désespérée ? Non. Situation désespérante dont il est urgent de mesurer la gravité. Pour Hannah Arendt, la naissance de tout enfant est la promesse d’un nouveau commencement, d’un renouveau pour le monde, de l’avènement d’un monde meilleur. Ne faudrait-il pas tout entreprendre pour que ce privilège naturel ne soit pas enlevé aux futurs enfants ?

Partager cet article

La consultation philosophique

Renseignez ce formulaire
et je vous contacterai dans les meilleurs délais