Octobre 2026 :
Nostalgies ?

Traduit par ”mal du pays”, le mot nostalgie puise sa source dans l’âme d’Ulysse telle qu’Homère la décrit. Le héros aux mille astuces, inventeur ingénieux, concepteur du cheval de Troie, est porté par le désir lancinant de retrouver Ithaque, terre de son royaume et lieu de l’épouse aimée. Son mal du pays, nourri aux bons souvenirs, est résolument tourné vers un futur dont il sait que, après vingt ans d’absence, ne pourra que le surprendre. Aiguillonné par ce qu’il espère, redoutant l’avenir qui l’attend, Ulysse agit au présent. Ce présent coïncide avec l’aventure de son voyage qui, tantôt le séduit et tantôt l’agresse sans jamais lui laisser un moment pour évoquer la guerre contre les Troyens ou pour imaginer les outrages du temps sur son royaume et sur sa femme. Ulysse symbolise le pouvoir des ressources intérieures qui alimentent des stratégies prodigieuses. Ressources qui conjuguent raison et cœur, intelligence agile et fidélité indéfectible.

Le mot ”nostalgie” est forgé au 17ème siècle par un médecin pour désigner une pathologie déterminée. Joignant ensemble nostos, retour au pays, et algos, souffrance, la nostalgie signifie l’attachement obsessionnel à ce qui est révolu et l’impossibilité corrélative de vivre au présent. Cette notion tardive, qui ne retient que la douleur, prive le désir du retour de l’énergie qui le mobilise : tout entreprendre pour ne pas perdre les êtres chers et pour revoir les régions chéries. Médicalisée, la nostalgie devient le sentiment de l’indécis qui, ayant laissé aux autres ou aux faits la responsabilité de trancher à sa place, regrette ce qu’il aurait pu faire et qu’il n’a pas acté. Associée à la passivité du pathos, la nostalgie devient la préoccupation du poète qui voit dans ce qu’il est en train de vivre le matériau de son évocation dans une œuvre future. Déconnectée de l’aventure qui se vit au moment même où elle advient, la nostalgie tourne le dos au présent et considère le passé au filtre des illusions rétrospectives.

Le sentiment de l’irréversibilité temporelle et de l’éphémère est commun à toutes les nostalgies. Elles se profilent toutes, à leur su ou à leur insu, sur un horizon de mort inéluctable. Le sens du provisoire talonne Ulysse… sauf quand il est ensorcelé par Circé. Ce sens habite le frustré qui déplore ses hésitations irrattrapables. Il transit le poète qui supplie le temps de suspendre son vol. La nostalgie tisse, peut-être, l’étoffe de notre psyché quand même nous soutenons le contraire. À preuve l’énigmatique remède que propose Nietzsche en réactivant et en transformant le mythe de l’éternel retour. Confrontés à chacun de nos présents, nous devrions nous demander : ”aimerais-je que mon choix de maintenant revienne une infinité de fois ? aimerais-je que l’existence que je trace avec mes décisions et indécisions se reproduise indéfiniment ?”. La réponse affirmative exprime l’amour inconditionnel de la vie. Le grand ”oui” à la vie transforme celle-ci en traversée vers Ithaque… péripétie à vivre et à revivre !

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